Quatre montres conçues pour quatre vainqueurs
Lors de la Phillips Geneva Watch Auction des 9 et 10 mai 2026, le lot 24 est une montre de poche Agassiz dotée d’un cadran world time en émail cloisonné polychrome représentant Jeanne d’Arc, avec une dédicace au dos du boîtier au général Charles de Gaulle et datée 1939–1945. Il s’agit de l’une des quatre pièces uniques commandées en 1945 pour marquer la victoire alliée lors de la Seconde Guerre mondiale, chacune offerte à l’un des quatre principaux hommes d’État qui ont conduit cette victoire. Comprendre ce qu’est cette montre — et pourquoi elle occupe une catégorie presque entièrement à part — suppose de retracer à la fois son contexte historique et sa construction technique.
Une commande née d’une initiative citoyenne genevoise
Le projet n’est pas né d’une marque ni d’un détaillant. Il a été initié par un groupe de citoyens genevois, mené par Ernest Baumann, qui souhaitait marquer la fin de la guerre par un cadeau tangible et durable. Ils ont confié l’exécution à Agassiz. Louis Cottier — l’horloger genevois qui avait conçu la complication world time en 1931 et l’avait perfectionnée avec une indication jour/nuit à la fin des années 1930 et au début des années 1940 — faisait partie du groupe. Le choix de la complication était délibéré : le mécanisme world time reflétait à la fois l’ampleur mondiale du conflit et l’idée de modernité, puisque la complication elle-même n’avait guère plus d’une décennie au moment de la commande.
Quatre destinataires, quatre cadrans uniques
Cottier a officiellement commencé le travail en août 1945, avec une échéance fixée au 30 novembre. Les montres ont été livrées comme cadeaux de Noël la même année. Chacune des quatre pièces a été réalisée pour l’un des principaux dirigeants alliés : Harry Truman a reçu un cadran représentant la Statue de la Liberté, avec une aiguille des heures en forme de rameau d’olivier ; Joseph Staline a reçu une scène montrant un ouvrier devant une aciérie, avec une étoile à cinq branches en guise d’aiguille des heures ; Winston Churchill a été honoré avec saint Georges terrassant le dragon, l’aiguille des heures étant un trident. La pièce présentée, réalisée pour Charles de Gaulle, représente Jeanne d’Arc — la sainte patronne de la France — plantant un bâton sur un rivage, avec un voilier et un navire de guerre visibles au loin. L’aiguille des heures et l’extrémité du bâton de Jeanne d’Arc portent toutes deux la Croix de Lorraine, emblème de la France libre pendant la Résistance. Un cinquième objet — une pendule world time plutôt qu’une montre de poche — a été offert à Eleanor Roosevelt, veuve de Franklin D. Roosevelt.
L’émaillage : Maison Stern et Michel Deville
Les cadrans en émail cloisonné polychrome ont été réalisés par Michel Deville, travaillant pour la Maison Stern. L’émail cloisonné compte parmi les techniques les plus exigeantes de l’horlogerie décorative : de fins fils métalliques (cloisons) sont posés sur une base métallique pour former les contours d’un motif, puis chaque cellule est remplie de poudre d’émail et cuite à plusieurs reprises à haute température. Les archives Stern indiquent que plusieurs dessins et techniques ont été explorés avant l’approbation des versions finales, ce qui souligne l’ampleur des efforts investis dans ces quatre objets. Pour la pièce de de Gaulle, le choix final a été une composition polychrome — c’est-à-dire plusieurs couleurs d’émail — ce qui ajoute encore de la complexité à un processus déjà particulièrement exigeant.
Le fond de boîte : un motif « Victory » commun avec des dédicaces individuelles
Le revers des quatre montres partage le même motif central : une grande lettre V — pour Victory — superposée à une carte du globe. La gravure a été réalisée par le maître graveur Edgar Maerky. Ce qui différencie chaque pièce au dos, c’est la dédicace personnelle. La présente montre porte l’inscription : 1939 — General Charles De Gaulle — 1945. Les poinçons d’importation français visibles sur cette pièce constituent un détail d’une importance particulière : ils confirment qu’il s’agit de la montre entrée en France, ce qui concorde avec son attribution à de Gaulle.
Le secret comme condition de production
L’ensemble de la commande a été mené dans la plus stricte confidentialité. Même le fabricant de boîtiers, Wenger, n’a pas été informé de l’identité des destinataires. Un tel niveau de secret opérationnel, appliqué à une commande horlogère, est en soi historiquement inhabituel et reflète la sensibilité politique du moment où ces montres ont été réalisées.
L’état et la rareté comme facteurs aggravants
Chacune des quatre montres est unique par définition — aucune ne partage le même sujet de cadran, la même dédicace ou la même forme d’aiguille des heures. La pièce présentée est proposée dans un état superbe, ce qui, compte tenu du fait qu’elle a été réalisée en 1945 et qu’elle dispose d’une chaîne de provenance établie, traçable jusqu’à de Gaulle lui-même, la place dans un groupe exceptionnellement restreint d’objets où l’importance historique et l’intégrité physique coïncident. Très peu d’artefacts de cette période — quelle que soit la catégorie de collection — peuvent revendiquer les deux.
La montre Churchill : la seule comparaison directe sur le marché
Le seul précédent aux enchères permettant une comparaison directe est la pièce Churchill issue du même ensemble de quatre. Le 22 septembre 2015, Sotheby’s a vendu cette montre — la montre de poche world time offerte à Winston Churchill, avec son cadran en émail cloisonné représentant saint Georges et le dragon et son aiguille des heures en trident — pour 485 000 £. Ce résultat, obtenu il y a dix ans, établit un plancher plutôt qu’un plafond : le marché des montres historiquement significatives a fortement évolué depuis 2015, et la pièce de de Gaulle porte des poinçons d’importation français qui apportent une couche supplémentaire de provenance documentaire. Les deux montres sont structurellement identiques — même mouvement Cottier, même boîtier Wenger, même fond gravé par Maerky — et ne diffèrent que par le sujet du cadran et la dédicace personnelle. La question de savoir si le marché accordera une prime à l’un des destinataires plutôt qu’à l’autre trouvera sa réponse lors de la vente de mai 2026, mais le résultat Sotheby’s de 2015 montre clairement que l’ensemble représente des sommes considérables, même en dehors du climat actuel des enchères.
La place de cette montre dans le canon plus large
Les comparaisons qui viennent à l’esprit lorsqu’on évalue le poids historique de cet objet ne relèvent pas uniquement de l’horlogerie. Une montre réalisée pour et offerte à l’un des quatre commandants de la victoire alliée dans le conflit le plus destructeur de l’histoire documentée se rapproche davantage, par ce qu’elle représente, d’objets tels que des instruments associés à des figures d’une ampleur historique comparable. Dans l’horlogerie à proprement parler, il n’existe pas de parallèle direct au-delà de la pièce Churchill : des montres de poche world time Agassiz équipées de mouvements Cottier apparaissent occasionnellement aux enchères — Phillips a d’ailleurs proposé une paire Agassiz world time de 1935 lors de sa vente Decade One avec une estimation débutant à 20 000 CHF — mais il s’agit de pièces de production, dans des états variables. Le lot 24 est d’une nature totalement différente : unique, documenté par les archives Stern, portant une dédicace personnelle à un chef d’État, et dans un état superbe après huit décennies.
Ce que la vente aux enchères mettra à l’épreuve
Phillips Geneva, les 9 et 10 mai 2026, sera de fait la première occasion pour le marché de valoriser cette pièce précise, le résultat Sotheby’s de 2015 pour la montre Churchill servant de seul point de référence réellement pertinent. La complication world time, l’exécution en émail cloisonné, le mécanisme Cottier, la provenance et l’état représentent chacun une couche de valeur distincte. Pris ensemble, ils font du lot 24 l’un des objets les plus déterminants à apparaître aux enchères dans la catégorie des montres — non seulement pour la saison 2026, mais aussi dans l’histoire documentée de la discipline.
