La fabuleuse histoire de la montre Breguet No. 160 de la reine Marie-Antoinette

Un chef-d’œuvre horloger né d’une passion secrète

La montre Breguet No. 160, surnommée “Marie-Antoinette”, représente l’un des sommets de l’art horloger mondial. Commandée vers 1783 par un admirateur secret de la reine, probablement le comte suédois Hans Axel von Fersen, cette pièce extraordinaire devait incarner l’amour éternel de son commanditaire pour la souveraine. Le projet était aussi ambitieux que les consignes étaient simples : créer la montre la plus complexe possible, utiliser l’or partout où c’était techniquement réalisable, et prendre tout le temps nécessaire pour atteindre la perfection.

Une création qui transcende le temps

La réalisation de cette montre de poche exceptionnelle s’étendit sur 44 années, bien au-delà de la vie de ses protagonistes initiaux. Ni Marie-Antoinette, guillotinée en 1793, ni Abraham-Louis Breguet, décédé en 1823, ne virent l’achèvement de ce chef-d’œuvre. C’est Antoine-Louis Breguet, le fils du maître, qui termina finalement la montre en 1827, donnant naissance à ce qui était alors le garde-temps le plus complexe au monde – un titre qu’elle conserva pendant 77 ans.

Un concentré de complications horlogères

Avec ses 823 composants, la No. 160 rassemblait toutes les complications horlogères connues à l’époque. Ce garde-temps de 63 mm de diamètre affiche les heures sautantes et les minutes au centre, une seconde indépendante centrale (forme primitive de chronographe), les secondes courantes à six heures, un calendrier perpétuel complet avec le mois à huit heures, le jour à six heures et la date à deux heures. S’y ajoutent l’équation du temps à dix heures, un indicateur de réserve de marche de 48 heures à onze heures, et même un thermomètre à une heure.

Une prouesse sonore et mécanique

La montre ne se contente pas d’afficher le temps, elle le fait également entendre. Dotée d’une sonnerie à la demande, elle frappe les heures, les quarts d’heure et les minutes. Son mouvement automatique, alimenté par un imposant rotor, représentait une innovation technique majeure pour l’époque. Fidèle aux instructions du commanditaire, Breguet utilisa l’or partout où cela était possible, remplaçant les composants habituellement réalisés en acier ou en laiton par le métal précieux.

Le vol spectaculaire et la mystérieuse réapparition

L’histoire moderne de la No. 160 est aussi fascinante que sa création. Après avoir appartenu à plusieurs collectionneurs prestigieux, dont Sir David Salomons, la montre fut léguée au Musée L.A. Mayer des Arts Islamiques à Jérusalem. En 1983, elle disparut lors d’un cambriolage spectaculaire qui resta non résolu pendant des décennies. Le voleur, Naaman Diller, conserva la pièce jusqu’à sa mort, après quoi sa veuve négocia secrètement sa restitution au musée en 2006.

La renaissance : la création de la No. 1160

En 2004, alors que la montre originale était toujours considérée comme perdue, Nicolas G. Hayek, président du Swatch Group et propriétaire de Breguet, lança un projet ambitieux : recréer intégralement la Marie-Antoinette. Sans disposer des plans originaux, une petite équipe de la Manufacture Breguet entreprit de concevoir chaque pièce en s’appuyant sur les archives de l’entreprise, les écrits de George Daniels et l’étude d’une autre montre complexe de Breguet, la montre du Duc de Praslin.

L’écrin royal d’un chêne historique

Le projet prit une dimension symbolique supplémentaire lorsque le chêne préféré de Marie-Antoinette à Versailles, endommagé par des intempéries, dut être abattu. Breguet obtint ce bois historique pour créer un écrin exceptionnel pour la nouvelle montre. En reconnaissance, Hayek finança la restauration complète du Petit Trianon, résidence favorite de la reine à Versailles, pour un montant de 5,5 millions d’euros.

La présentation au monde

Le 4 avril 2008, Nicolas G. Hayek dévoila fièrement la No. 1160 au salon Baselworld devant la presse internationale. Par une coïncidence extraordinaire, la montre originale avait refait surface quelques mois auparavant, en novembre 2007, lorsque le musée israélien annonça finalement sa récupération. Ainsi, après plus de deux siècles, le monde pouvait à nouveau admirer non pas une, mais deux Marie-Antoinette.

L’héritage d’un chef-d’œuvre

La Breguet No. 160 et sa jumelle moderne No. 1160 incarnent l’apogée de l’art horloger. Elles représentent non seulement des prouesses techniques exceptionnelles, mais aussi des témoins privilégiés de l’histoire. Ces montres illustrent parfaitement la philosophie d’Abraham-Louis Breguet, dont l’approche révolutionnaire a transformé l’horlogerie et continue d’inspirer les créations contemporaines de la maison qui porte son nom.

Une valeur inestimable

Aujourd’hui, la No. 1160 n’est que rarement présentée au public. Quant à l’originale, elle demeure l’une des pièces les plus précieuses du patrimoine horloger mondial. Ces deux montres appartiennent au panthéon des garde-temps les plus importants jamais créés, aux côtés du Calibre 89 de Patek Philippe, de la Space Traveler de George Daniels et de la référence 57260 de Vacheron Constantin. Elles symbolisent la quête de l’excellence absolue qui anime les grands horlogers à travers les siècles.